Dans la cité dystopique de Schirkoa, tous les habitants vivent avec un sac en papier sur la tête afin d’effacer toute différence et garantir une égalité forcée. 197A, un citoyen ordinaire, mène une existence anonyme et réglée au sein d’un système fondé sur le contrôle et le mensonge collectif.
Lorsque le régime l’intègre soudainement à ses sphères de pouvoir, l’équilibre fragile de sa vie bascule.
POINTS POSITIFS ET NEGATIFS
+ L’audace visuelle et l’identité artistique du film impressionne par sa puissance esthétique et son univers dystopique singulier, rarement poussé à ce niveau dans l’animation adulte.
- Une narration parfois trop hermétique dans sa deuxième partie.
Ishan Shukla signe avec Schirkoa : la cité des fables, un premier long métrage d’animation qui s’inscrit d’emblée dans une filiation prestigieuse. Difficile de ne pas penser tour à tour à Blade Runner ou encore Brazil, tant le film convoque des imaginaires de science-fiction à la fois politiques, mystiques et profondément sensoriels. Pourtant, malgré ces résonances évidentes, le film ne se contente jamais de recycler des références : il s’affirme comme une œuvre résolument personnelle, portée par une vision singulière et une identité artistique forte.
Le spectateur est plongé dans un trip dystopique vertigineux, où l’humanité a choisi de gommer toute différence en s’ensachant littéralement le visage. Dans cet univers aseptisé, les questions de politique, de religion ou de culture sont jugées trop clivantes, trop dangereuses pour la stabilité du système. La réponse du régime tient en un mantra glaçant, répété comme une vérité absolue : "Sécurité, Santé, Sainteté". Une devise qui résume à elle seule la logique totalitaire de Schirkoa, où l’illusion de l’harmonie passe par l’effacement de l’individu.
Adapté de son court-métrage Schirkoa (2016), visible notamment dans l’édition Blu-ray éditée par Blaq Out, le film suit le parcours de 197A, un homme ordinaire happé malgré lui dans une quête de sens. Son itinéraire le mène aux marges de cette société normée, jusqu’au monde des anomalies, ces êtres rejetés et ghettoïsés, vivant dans la cité quasi mythique de Konthaqa. Là-bas, dit-on, les habitants auraient le droit de vivre à visage découvert. Cette traversée des mondes transforme peu à peu le film en une expérience sensorielle déroutante, oscillant entre étrangeté, poésie et visions quasi hallucinées.
Le récit n’est pas toujours limpide, loin de là. Certaines séquences, notamment celles situées à Konthaqa, se révèlent hermétiques, parfois difficiles à saisir sur le plan narratif. Mais cette opacité participe pleinement de l’expérience proposée par Shukla, qui privilégie l’immersion et la sensation à la clarté du discours. Schirkoa fonctionne alors comme un rêve fiévreux, un voyage politico-mystique où les symboles prennent le pas sur les explications rationnelles.
Derrière son apparente abstraction, le film pose pourtant une question centrale et brûlante : celle de la peur de l’altérité. Peur de l’autre, peur de la différence, peur du visage découvert. En cherchant à neutraliser toute singularité, Schirkoa révèle surtout la fragilité d’un monde obsédé par le contrôle et la pureté. Cette réflexion, servie par une mise en scène audacieuse et une direction artistique impressionnante, confère au film une puissance visuelle rare, peu commune dans le paysage de l’animation contemporaine.
À ce titre, Schirkoa : la cité des fables s’impose comme une véritable claque esthétique, un geste radical qui ose aller jusqu’au bout de sa proposition, quitte à désorienter. Dans un registre d’animation adulte et expérimental, difficile de ne pas le rapprocher de Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau (2024), autre œuvre marquante par sa liberté formelle et son ambition sensorielle. Film imparfait mais profondément habité, Schirkoa confirme qu’une autre science-fiction animée est possible : plus viscérale, plus risquée, et résolument tournée vers l’inconnu.
Dans Schirkoa : la cité des fables, le réalisateur Ishan Shukla imagine une dystopie dont la radicalité visuelle sert d’emblée de manifeste politique. La cité de Schirkoa repose sur une idée simple et glaçante : pour garantir l’égalité absolue, chaque citoyen est contraint de dissimuler son visage sous un sac en papier numéroté. Les identités individuelles sont effacées au profit d’un anonymat total, présenté comme un idéal moral et social. Derrière cette façade d’harmonie se cache une société rigoureusement contrôlée, où la langue officielle, les rituels publics et la propagande maintiennent l’illusion d’un ordre juste et nécessaire.
Le film suit 197A, un fonctionnaire banal, presque invisible dans cette mécanique bien huilée. Sa vie est faite d’obéissance tranquille et de routines administratives, jusqu’au jour où il est propulsé, sans explication claire, au sein du Conseil dirigeant. Cette ascension soudaine révèle la nature profondément arbitraire du pouvoir à Schirkoa : derrière le discours d’égalité, le système repose sur des décisions opaques et une hiérarchie implicite. Au contact du Conseil, 197A découvre une élite qui ne croit plus vraiment au dogme qu’elle impose, mais qui continue de l’entretenir par peur de voir l’édifice s’effondrer.
À mesure que les tensions sociales s’accumulent et que la violence affleure, 197A devient à son tour un rouage sacrifiable. Le système qu’il a servi sans le questionner se retourne contre lui. Contraint de fuir la cité, il franchit littéralement et symboliquement ses frontières pour pénétrer dans un monde extérieur peuplé d’« anomalies » : des êtres sans sacs, difformes, marginaux, rejetés par Schirkoa car impossibles à normaliser. Ce monde alternatif, loin d’être idéalisé, est chaotique, instable, parfois brutal, mais il est aussi traversé par une forme de vérité brute que la cité avait soigneusement étouffée.
Schirkoa interroge frontalement la notion d’égalité lorsqu’elle se transforme en effacement. En niant les visages, la cité nie aussi la responsabilité individuelle et l’empathie : personne n’est vraiment coupable, personne n’est vraiment unique. Le sac devient un masque social extrême, métaphore d’un conformisme accepté, intériorisé, parfois même désiré.
Le titre original, In Lies We Trust (Nous croyons au mensonges), souligne que la dystopie ne tient pas seulement par la contrainte, mais par un mensonge collectif auquel chacun consent, parce qu’il est plus confortable que l’incertitude de la liberté.
Le parcours de 197A n’est pas celui d’un héros révolutionnaire, mais d’un individu ordinaire confronté à sa propre passivité. Le film suggère que les systèmes oppressifs ne survivent pas uniquement grâce à leurs dirigeants, mais aussi grâce à ceux qui y participent sans les remettre en cause. En miroir, le monde des anomalies incarne une liberté imparfaite : elle n’offre ni sécurité ni réponse simple, mais elle redonne aux corps, aux voix et aux regards leur singularité.
Une nouvelle dystopie SF
Avec son esthétique hybride, oscillant entre animation stylisée et textures proches du jeu vidéo, Schirkoa se présente comme une fable politique plus que comme un récit classique. Il s’inscrit dans la lignée des grandes dystopies de science-fiction, de 1984 à Brazil, tout en refusant toute conclusion rassurante. Le film laisse le spectateur face à une question dérangeante : dans un monde bâti sur le mensonge, la vérité vaut-elle le prix du chaos qu’elle entraîne ?
Une animation en co-production
Le film est écrit et réalisé par Ishan Shukla, artiste et animateur d’origine indienne, qui développe l’univers de Schirkoa depuis ses bandes dessinées et un court-métrage de 2016 primé dans plus de 120 festivals internationaux (disponible sur le Blu-Ray du film sorti le 6 Janvier 2026).
Le réalisateur a indiqué dans une interview que l’idée fondatrice est née d’une expérience intime et quotidienne : ses trajets dans le métro lorsqu’il travaillait dans l’industrie de l’animation. Entouré de visages fermés et emprisonnés dans une routine écrasante, il a ressenti une profonde perte d’individualité, comme s’il faisait partie d’une machine impersonnelle où chacun était remplaçable. De ce sentiment d’anonymat est née l’image de personnages sans visage, couverts, symboles d’une société qui gomme les identités pour fonctionner plus efficacement...
Le réalisateur a découvert tardivement l’animation à travers le théâtre expérimental jusqu’à son travail sur Star Wars: Visions (il réalise l'épisode 7 de la saison 2 "Les Bandits de Golak", disponible sur Disney+). Il revendique un intérêt constant pour l’animation destinée aux adultes, nourri par des influences littéraires et philosophiques (Kafka, Dostoevski, Nietzsche) et par des cinéastes comme Fellini ou Jodorowsky. Pour lui, l’animation est un médium capable de mêler absurdité, poésie et réflexion politique avec une liberté unique.
Le film, destiné à un public adulte, a été présenté pour la première fois au Festival international du film de Rotterdam en 2024.
Avec Unreal Engine
L’un des aspects les plus remarquables de Schirkoa est qu’il a été entièrement réalisé dans le moteur de jeu vidéo Unreal Engine d’Epic Games — une approche encore rare pour un long métrage d’animation traditionnel destiné à la salle. Ce choix permet une production en temps réel, offrant une grande liberté de manipulation des caméras, des décors et des lumières, tout en réduisant les coûts et le temps de rendu par rapport aux pipelines classiques d’animation cinématographique.
Selon le réalisateur, cette technologie a permis de créer un monde vivant et interactif : les environnements, les effets atmosphériques (pluie, lumière, particules) et les mouvements de caméra peuvent être manipulés en direct dans l’espace 3D, donnant une sensation plus proche du live action que de l’animation traditionnelle.
Techniques mixtes
Schirkoa combine ainsi plusieurs techniques. La Motion capture intégrale : les acteurs ont été filmés en captation de mouvement (sans caméra classique) pour que leurs performances (mouvements corporels, expressions, gestes) soient transférées aux personnages numériques. Selon le réalisateur Ishan Shukla, cela a été fait comme une représentation de pièce de théâtre filmée, privilégiant le jeu naturel plutôt que la caricature typique de beaucoup d’animations.
Générateur de personnages modernes : utilisation de logiciels comme Reallusion Character Creator et iClone Unreal Pipeline pour créer rapidement des centaines de personnages, ce qui réduit le temps de modélisation manuelle tout en permettant de conserver un style visuel cohérent. Mix de 2D et 3D : même si l’animation repose surtout sur la 3D interactive, certains éléments de traits peints à la main ou d'esthétiques 2D sont intégrés pour renforcer l’aspect graphique et donner une identité visuelle propre au film, différente du rendu lisse traditionnel.
La technologie Unreal Engine a également été utilisée pour gérer une grande partie des effets visuels (VFX) : éclairages dynamiques, géométrie architecturale sophistiquée, atmosphères et compositions sophistiquées. Le rendu final vise une esthétique singulière, à mi-chemin entre un univers de jeu vidéo et une fable animée cinématographique, ce qui donne une identité visuelle très reconnaissable — à la fois stylisée et volontairement imparfaite pour renforcer l’ambiance dystopique.
Ishan Shukla a voulu une esthétique hybride et expérimentale, se situant entre animation, théâtre et jeux vidéo. Il a expliqué qu’il voulait éviter des émotions "caricaturales" et privilégier des performances comportant de la nuance, ce qui explique l’investissement dans la captation de mouvement et l’enregistrement d’acteurs réels pour ensuite aller au-delà du simple cartoon traditionnel.
Cette approche technique vise à rendre les interactions du monde de Schirkoa plus palpables et immersives, même si certaines critiques ont noté que l’aspect visuel pouvait rappeler l’esthétique de certains jeux vidéo plutôt que celle de l’animation classique.
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Schirkoa: la cité des fables (Schirkoa: In Lies We Trust), 2024, Ishan Shukla, Inde/France/Allemagne.
Son : DTS HD 5.1. Format d'image : 2.35.
Réalisateur : Ishan Shukla. Durée : 1h43.
Productions : Civic Studios, Dissidenz Films, Rapid Eye Movies, Red Cigarette Media.
Distribution France : Dissidenz Films.
Producteur : Ishan Shukla, Bich-Quân Tran.
Co-producteur : Samir Sarkar, Stephan Holl.
Producteur associé : Mahesh Nair.
Producteur exécutif : Anushka Shah.
Scénario : Ishan Shukla.
Directeur de la photographie : NC.
Direction artistique : Ravi Devnath (générique), Shahab Serwaty.
Animation : Ravi Devnath, Saumya Kumar, Alendev R Vishnu.
Chef décorateur : NC.
Décorateur plateau : NC.
Effets spéciaux (maquillages) : NC.
Montage : Sayandip Sikder.
Casting : Anjum, Jeanne Cavalero, Cassandra Han, Stephan Holl.
Musique : Sneha Khanwalkar.
Costumes : NC.
Interprètes (voix) : Asia Argento (Mermaid), Golshifteh Farahani (242B), Gaspar Noé (F), Anurag Kashyap (Sharab Customer), Karan Johar (L'annonceur), Lav Diaz (Le Poëte), Shekhar Kapur (Le membre du conseil), Denzil Smith (Hawker), Piyush Mishra (L'astrologue), Tibu Fortes (197A), Soko (33F), Janna Fox (L'intellectuel), Shahbaz Sarwar (197A), King Khan (Mord), John Sutton (Warden)...
Date de sortie française : 1er Janvier 2025, 6 Janvier 2026 (Blu-Ray/DVD).
Recettes mondiales : NC
Menus du DVD - Extrait du court métrage / © Blaq Out. Tous droits réservés.
Blaq Out a fait l'objet de deux sorties différenciées du film : une sortie DVD le 2 Septembre 2025 et une sortie Blu-Ray le 6 Janvier 2026 :
📀 L'édition Blu-Ray 1 disque (BD-50)
📀 L'édition DVD 1 disque (DVD-9 Keep Case) que nous avons testée.
Au lancement du Blu-Ray, le menu propose trois choix : le Film (1h33'41"), Versions et Suppléments. Il n'y a pas de menu Chapitres mais ils sont accessibles par le menu popup (19 chapitres). Le format d'image est 16:9 au format d'origine respecté 2.35.
🎙️Pour l'audio, la VO est encodée en DTS-HD Master Audio 5.1 de profondeur époustouflante, écoutée au casque c'est un artifice de bruitages, de dialogues éloignés et de narration proche d'une limpidité parfaite. L'environnement sonore a été créé par Nicolas Titeux, un artiste français qui a œuvré notamment sur le jeu Fallout4 et auteur de plusieurs morceaux de la bande originale de Schirkoa (One Sunday/Distopia/Yellow Scooter/The Siren/Beelzedub...)
Pour compléter, il existe aussi une piste audio en DTS-HD Master Audio 2.0 plus équilibrée et avec donc moins de relief.
Extraits du document Dans les coulisses de « Schirkoa » par Ishan Shukla / © Blaq Out. Tous droits réservés.
😊 Les bonus disponibles sur l'édition Blu-Ray et DVD :
- Dans les coulisses de « Schirkoa » par Ishan Shukla (11’45”, VOST) : l'auteur masqué avec un sac revient sur le genèse du film et sa production. Il revient notamment sur le travail réalisé en motion capture par le studio d'animation angoumois SolidAnim et la technique d'animation avec Unreal Engine est dévoilée.
- Making of (15’22”, VOST) : le making of est largement filmé à Angoulême pour les séquences de motion capture, qui sont comparés aux extraits du film correspondants, puis les doublages vocaux des comédiens sont filmés. Le réalisateur revient sur l'intention de Schirkoa.
😊 Court métrage : « Schirkoa » d’Ishan Shukla (2016, 12'58", VOST) : le court à l'origine du film, on découvre les prémisses de l'histoire déployée dans le long métrage,
- Clip « Sexodrome » d’Asia Argento et Morgan par Ishan Shukla (3’33” VO non sous-titrée)
Autre bonus uniquement disponible sur le Blu-Ray :
- Animatique du film (130’16”, VO ST anglais)
Extraits du document Dans les coulisses de « Schirkoa » par Ishan Shukla / © Blaq Out. Tous droits réservés.
*Le hors-champ est la partie de la scène qui n'apparaît pas dans un plan d'un film parce qu'elle n'est pas interceptée par le champ de l'optique de la caméra que ce champ soit invariable (plan fixe), ou variable (plan où la caméra effectue un mouvement (panoramique et/ou travelling) et/ou un zoom).
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