A SCANNER DARKLY (2006)

L'histoire

Californie, 2013. Le terrorisme a choisi une nouvelle arme pour venir à bout de l'ennemi impérialiste : la drogue, dite "Substance Mort".

 

Tous les consommateurs du nouveau produit à la mode souffrent de paranoïa aiguë et de schizophrénie violente.

 

Le policier Bob Arctor, spécialiste réticent des missions d'infiltration, est contraint de jouer les taupes auprès de ses amis, Jim Barris , Ernie Luckman, Donna Hawthorne et Charles Freck.

 

Lorsqu'il reçoit l'ordre de s'espionner lui-même, Arctor entame une inexorable descente dans l'absurde et la paranoïa, où loyautés et identités deviennent indéchiffrables.

 


L'AVIS DE SF-STORY ****

Adapté de l'oeuvre sombre, délirante mais surtout terriblement personnelle - de Phillip K. Dick, le film de Richard Linklater met en scène avec brio un drame psychologique dans un futur aux tendances paranoïaques et schizophréniques. Le procédé singulier de rotoscopie (déjà utilisé dans la premuère adapatation du Seigneur des Anneaux par Ralph Bakshi en 1978),  la musique de Graham Reynolds, ainsi qu'un casting exceptionnel nous portent tout le long du film rendent grâce à l'un des auteurs les plus influents (et complexes) du XXème siècle. A Scanner Darkly est l'adaptation personnelle d'une oeuvre qui l'est tout autant. 

 

HORS-CHAMP*

Substance Mort

 

Substance mort est un roman de science-fiction de l'écrivain américain Philip K. Dick, paru en 1977.

Le titre original, A Scanner Darkly, fait référence à un passage de la première épître aux Corinthiens de Saint Paul : « for now we see through a glass, darkly » (« Aujourd’hui nous voyons à travers un miroir, obscurément, mais alors nous verrons face à face ; aujourd’hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j’ai été connu. »). Corinthiens 13:12.

 

Entretien avec Gregg Rickman et publié dans son livre Philip K. Dick : "In his own words"

 

«J'avais vécu au contact de la drogue et de son milieu après le départ de Nancy en 1970, durant toute l'année 1971 et le mois de janvier 1972. Mais je suis parti pour le Canada en février 1972, puis revenu à Orange County, et je ne faisais plus partie de ce milieu.

Je voulais coucher sur le papier le souvenir des gens que j'y avais connus.

J'ai écrit ce livre pour conserver ce souvenir et pour dénoncer la drogue, car je l'avais vue tuer tant de gens que je me consacrais désormais à prêcher l'évangile de ses périls. J'avais vu mourir trop de monde…

Je crois que j'ai réussi à évoquer ces personnages avant qu'ils ne s'effacent de ma mémoire. C'est le principal. J'ai écrit ce livre dès que cela a été possible, aussitôt après avoir quitté le milieu de la drogue. J'ai commencé à décrire ces gens dès que j'ai pu. J'avais prévu de le faire dès mon installation au Canada — une semaine après avoir fui ce milieu, j'essayais déjà d'évoquer ses membres.

 

La véritable question était pouvais-je les décrire avant de perdre les modulations de leur voix ? Et je crois y être parvenu."

 

Aujourd'hui, ça me serait impossible. Quand je relis Substance Mort, ils reviennent à la vie sous mes yeux. Je me réjouis d'avoir eu le temps de les évoquer ainsi. Ils sont tous morts, à présent. Tout le monde n'éprouve que dégoût à l'égard de Donna. Mais la fille sur laquelle j'ai pris modèle — il ne s'agit guère que d'une interprétation créative — ne m'inspirait qu'admiration. Je n'ai jamais méprisé son incroyable duplicité.

 

Elle vivait dans une strate de la société, dans un milieu, où la fourberie était nécessaire pour survivre. En d'autres termes, si elle n'avait pas su se montrer aussi fourbe, elle serait morte. Il ne se serait pas passé quelques heures avant qu'on ne la tue. C'était une dealeuse de came. Elle était dealeuse et indic' en même temps. Elle avait dû se faire choper... et se voir proposer l'option de devenir indic ou d'aller en tôle. Et elle avait choisi de devenir indic. Tout ça devait rester secret. Elle se trouvait dans une position très difficile. Elle n'avait que dix-huit ans. Elle possédait trois identités différentes : elle avait un boulot régulier et elle vivait encore chez ses parents. Il lui fallait cacher à tout le monde qu'elle dealait. Elle était sans doute camée aussi, à y repenser, elle devait être accro à l'héroïne. Je ne le saurai jamais. Les camés à l'héroïne ne viennent pas vous dire : bonjour, je suis accro à l'héro. Apparemment, elle trempait aussi dans des vols à main armée, avec un gang, pour trouver du blé pour sa dope. Elle menait une vie très compliquée, et je ne vois pas dans quelles circonstances elle aurait pu faire preuve de franchise… Mais je l'aimais beaucoup… Son petit ami est venu me voir un jour et il m'a dit : tu ne la reverras jamais, tu ne sauras jamais où elle est allée, elle veut couper toutes ses attaches et commencer une nouvelle vie. Et merde, c'est ce qu'elle a fait ! Elle s'est évanouie dans la nature… C'était la meilleure amie que j'aie jamais eue, et je doute que quiconque en ait jamais de pareille.

 

Mais j'ai pu mettre tout ça par écrit avant que ces souvenirs ne s'estompent. Et beaucoup de gens du milieu de la drogue que j'ai rencontrés et qui avaient lu le livre m'ont dit que c'était le seul roman qu'ils aient trouvé qui évoque aussi bien les drogués. Ils sont assis, et ils parlent, sans cesse, de rien. On peut avancer la bande de quatre heures, et ils discutent toujours du même sujet. Aucun progrès. Ils ne font jamais le moindre progrès. »

 

Ce roman, Dick le dédicace donc à ses anciens amis toxicomanes, morts ou gardant de cette époque des séquelles à vie. Il s'agit donc d'un livre très personnel, très dur, qui met en scène une Amérique peut-être pas si lointaine. Une Amérique où tout est sécurisé et contrôlé par les autorités, mais où la drogue règne en maîtresse. Parce que contrairement aux autres drogues, la substance M est bon marché… Mais ses effets sont bien plus désastreux que les autres.

 

Woody Harrelson (Ernie Luckman)
Woody Harrelson (Ernie Luckman)

Animation Pop Art

 

Le réalisateur Richard Linklater avait déjà utilisé un procédé technologique d'animation, basé sur le même logiciel, avec Waking Life, un de ses films précédents. Il a immédiatement pensé que l'utiliser à nouveau pour A Scanner Darkly serait un plus pour le spectateur. Le film a été tourné en scènes très longues réalisées généralement en une seule prise plus longues que dans un film traditionnel, puis transféré via Quicktime à l'équipe animation.

 

Cette seconde version du film, qui superpose aux prises de vue réelles du premier un calque "pop art psychédélique", demanda 500 heures de travail pour une minute de résultat final, soit l'équivalent de 50 personnes sur 50 ordinateurs, le tout sur une période de 18 mois.

 

Les acteurs étaient ainsi filmés de manière numérique, puis les prises de vues obtenues étaient retouchés par des artistes utilisant un logiciel d'animation créé spécialement par Bob Sabiston. Cela nécessitait non seulement de calquer le réel, mais également de le recréer au moyen d'un procédé rotoscopique permettant aux animateurs de peindre sur des images en vidéo numérique sans avoir à dessiner laborieusement chaque ligne ou composant visuel. Dans ce processus, c'est l'ordinateur qui crée d'une image à la suivante l'illusion d'un mouvement aussi fluide et naturel que celui de la vie même. Lors de la post-production, un artiste était continuellement chargé de peindre et colorer chaque image nécessitant un processus artistique assisté numériquement.

 

Le travail a été réalisé avec des illustrateurs plutôt qu'avec des peintres, des créateurs de comics ou des sculpteurs et, de manière générale, avec des gens étrangers à l'animation, pour conférer un style visuel original au film.. Les animateurs retravaillaient le matériau vidéo dans sa continuité, scène après scène. Le logiciel permettait de dessiner directement à l'ordinateur, qui mémorisait chaque "coup de crayon" ou de pinceau. Suivait la mise en couleurs, par superposition de couches dont chacune pouvait être remaniée indépendamment des autres. Pour assurer la continuité des couleurs, l'animateur pouvait prélever à l'aide du programme la couleur d'un objet filmé en live et la recréer sur l'ordinateur.

 

Robert Downey Jr plaisante sur le travail réalisé : "J'ai beaucoup aimé ma transformation, je me trouve aminci ! Il y a beaucoup de richesse, de nuances dans la texture du visage avec ce procédé technologique. Je ne veux pas dire que le résultat est tellement bon qu'il ne faut plus d'acteurs, mais force est de constater que le résultat est excellent." Pour Keanu Reeves, " .. ce procédé technologique met en lumière une foule de détails… la forme correspond aux idées et 'il y a dans ce film un lien émotionnel très fort."

Winona Ryder (Donna Hawthorne)
Winona Ryder (Donna Hawthorne)

Nancy-Texas

 

A la fin des années 80, le scénariste Charlie Kaufman (Eternal sunshine of the spotless mind, Dans la peau de John Malkovich ) avait commencé à travailler sur une adaptation de cette nouvelle de Philip K. Dick, avant que le projet ne soit confié au cinéaste Terry Gilliam qui souhaitait l'adapter au cinéma. Finalement, ce fut Richard Linklater qui pris le projet en main. Le réalisateur s'est entouré des filles de Philip K.Dick, Laura Leslie et Isa Hackett, pour s'assurer de la validité du scénario, fidèle à l'esprit de l'écrivain. Il souhaitait avant tout être fidèle dans l'intention de raconter l'histoire et ne pas faire abstraction de la drogue.

 

La dernière version du scénario fut rédigé pendant ces deux semaines. Les premières prises de vues débutèrent le 17 mai 2004, les températures estivales régnant sur le tournage (plus de 32°) contribuèrent à donner une ambiance de tournage particulière.

 

 

Dans la ville d'Austin, plusieurs lieux furent intégrés au tournage notamment le complexe du Braker Center, propriété de General Electric, où furent filmées les séquences de l'appartement de Freck et de la New Path. D'autres extérieurs furent tournés au marché Mi Tienda, à l'Arkie's Grill, au Culvers Grill et dans une ferme de la bourgade d'Elgin.

Robert Downey Jr.(James Barris)
Robert Downey Jr.(James Barris)

Anectodes

 

Lors du Festival de Cannes 2006, le réalisateur présentait deux films dans la compétition : en plus de A Scanner Darkly, présenté dans la section Un Certain Regard, le réalisateur concourait pour la Palme d'Or avec Fast Food Nation, une critique acerbe du monde du Fast Food.

 

Avant sa sortie cinéma, A Scanner Darkly a fait l'objet d'une promotion très particulière : vingt-quatre premières minutes du film étaient disponibles sur Internet, soit près du quart du film : les amateurs de science-fiction pouvaient ainsi découvrir et se faire une large idée du film à travers ce long extrait.

 

Comme pour Waking Life, Steven Soderbergh (Solaris) est producteur du film, avec à ses côtés de son comparse George Clooney.

A Scanner Darkly (vu par...)

 

Richard Linklater, réalisateur:

"Etre fidèle à ce livre m'imposait de marier étroitement comédie et tragédie, tâche sensiblement plus difficile au cinéma qu'en littérature. Je voulais que A Scanner Darkly capte l'humour et l'exubérance de l'original sans sacrifier de sa tristesse et de son tragique. C'était à coup sûr un challenge, mais là résidait le coeur de l'histoire."

 

Richard Linklater à propos de Philip K. Dick :

"Lorsque vous lisez quelque chose écrit il y a trente ans qui a une incidence aujourd'hui, c'est forcément que l'auteur voyait très bien les choses. Philip K. Dick, dont le roman a inspiré A Scanner Darkly, voyait que les Etats-Unis et les grandes entreprises utilisaient le pouvoir pour aliéner les gens, les séparer. Son livre traitait de paranoïa, de conspiration. Et ces thèmes existent toujours aujourd'hui. A Scanner Darkly n'est pas un film de science-fiction, car nous vivons la science-fiction au quotidien."

 

Tommy Pallotta, producteur :

"Si quelqu'un d'étranger à l'œuvre de Dick me demandait de lui décrire ce film, je lui dirais : cela ressemble à un cauchemar qui vous fait d'abord rire, puis devient plus noir que vous ne pourrez jamais l'imaginer." Comme tant de choses de la vie…"

 

Antoine Griset, Le Magazine littéraire, n°140, septembre 1978:

"Substance Mort n'est pas un roman de S.F. : plus qu'un document sur notre époque, c'est un très grand roman. Cet ouvrage est à mon sens un des plus beaux, des plus authentiques, des plus émouvants qu'il ait écrit. Entièrement dépouillé d'artifice ou de recherche littéraire, Dick l'a littéralement écrit avec ses tripes. Une très belle œuvre..."

 

Philippe Curval, Le Monde, 21 juillet 1978:

"Probablement le chef-d'œuvre de Philip K. Dick, certainement son livre le plus abouti, celui où s'exprime le mieux son art de distordre insidieusement le monde des apparences et de l'insérer dans le vécu..."

 


GENERIQUE

 

A Scanner Darkly (id.), 2006, Richard Linklater, Etats-Unis.

Couleurs, Son : SDDS / Dolby Digital / DTS.

Réalisateur : Richard Linklater.

Durée : 1h40.

Format image : 1.85 

Sociétés de production : Warner Independent Pictures, Thousand Words, 3 Art Entertainment, 3 Arts Entertainment, Detour Filmproduction, Section Eight.

Distributeur : Warner Independent Pictures.

Producteurs : Tommy Pallotta, Jonah Smith, Erwin Stoff, Anne Walker-McBay, Palmer West.

Producteur exécutif : George Clooney, Ben Cosgrove, Jennifer Fox, John Sloss, Steven Soderbergh.

Producteurs associés : Sara Greene. Co-producteurs : Erin Ferguson.

Scénario : Richard Linklater d'après le roman "Substance Mort" de Philip K.Dick.

Montage : Sandra Adair.

Directeur de la photographie : Shane F. Kelly.

Distribution des rôles : Denise Chamian, Beth Sepko.

Création des décors : Bruce Curtis. Décorateur de plateau : Joaquin A. Morin.

Technicien du son : Ethan Andrus.

Création des costumes : Kari Perkins.

Musique originale : Graham Reynolds.

Interprètes : Keanu Reeves (Bob Arctor), Rory Cochrane (Charles Freck), Robert Downey Jr.(James Barris), Mitch Baker (Brown Bear Lodge Host), Winona Ryder (Donna Hawthorne), Woody Harrelson (Ernie Luckman), Melody Chase (la femme d'Arctor), Angela Rawna (la médecin légiste) ...

Date de sortie française :  13 Septembre 2006.


PLUS SUR A SCANNER DARKLY



BOUTIQUE SF-STORY

Edition DVD Prestige avec contenu additionnel :

 

• Commentaires audio : celui du réalisateur Richard Linklater, de Keanu Reeves, du producteur Tommy Pallotta, et de la fille de Philip K. Dick, Isa Dick Hackett, accompagnés de l’écrivain, Jonathan Lethem (en anglais non sous-titré).

• Un été à Austin : Making of du film (26'25" – VOST) : intéréssant à plus d'un titre, ce long making-of inclus une interview de Philip K.Dick présentant son livre Substance Mort et datée de 1977.

• Les coulisses de l’animation(20'45" – VOST) : ce magnifique documentaire dévoilant tout les aspects de la post-production avec la technique de rotoscopie. Complet et exhaustif pour comprendre tout le travail accompli.

• Bande-annonce du film(1'54")

 

 

Contient le livre "Substance mort" de Philip K. Dick dans la collection Folio SF

 

L'avis de SFSTORY  : *****

 

 



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