L'ÉTRANGE CRÉATURE DU LAC NOIR (1954)


L'histoire

Une expédition scientifique remonte l'Amazonie après la découverte d'un fossile mystérieux, supposé être le chaînon manquant entre l'homme et le poisson. Dans les profondeurs du lagon noir, les explorateurs comprennent rapidement qu'ils ne sont pas seuls : une créature amphibie mi-homme mi-poisson rôde dans ces eaux. Fasciné par la jeune femme de l'expédition, le monstre va tout faire pour la garder prisonnière de son territoire aquatique, tandis que l'équipe tente de le capturer ou de le détruire.


L'AVIS DE SF-STORY***

POINTS POSITIFS ET NEGATIFS

Une atmosphère envoûtante, des séquences sous-marines d'une beauté rare et une créature iconique au design intemporel qui transcende le simple film de monstre.

- Des personnages stéréotypés, et des baisses de rythmes narratifs qui gâchent la tension.

 

HORS-CHAMP*

La genèse : une légende amazonienne au dîner

 

Le producteur William Alland assistait à une soirée pendant le tournage de Citizen Kane (dans lequel il jouait le reporter Thompson) en 1941, lorsque le cinéaste mexicain Gabriel Figueroa lui raconta le mythe d'une race de créatures mi-poisson mi-humain vivant dans le fleuve Amazone. Figueroa évoqua notamment l'histoire d'un ami qui avait disparu en Amazonie en filmant un documentaire sur une tribu supposée d'hommes-poissons. Alland garda cette idée en tête une décennie entière. En décembre 1952, le scénariste Maurice Zimm en fit un traitement narratif, que Harry Essex et Arthur Ross réécrirent sous le titre The Black Lagoon. Suite au succès du film en 3D L'Homme au masque de cire (1953), son réalisateur, Jack Arnold, fut engagé pour réaliser le film avec le même procédé 3D. En 1952, l'inspiration du producteur prit aussi la forme du conte classique La Belle et la Bête, dont le film s'inspire fortement dans la relation entre la créature et l'héroïne. 

Le tournage : deux équipes, deux Florides

 

Le tournage fut divisé en deux unités distinctes : les scènes de tournage en extérieur et les séquences sous-marines furent filmées en Floride, tandis que les scènes en studio se déroulèrent sur le plateau de tournage extérieur d'Universal à Hollywood. Le principal site de tournage était Wakulla Springs, en Floride, qui servit de "lagon noir" fictif du film. Des scènes supplémentaires furent tournées à Silver Springs toujours en Floride) et à Jacksonville. Ricou Browning, qui incarne la créature sous le maquillage, fut engagé après avoir été le chauffeur de Jack Arnold jusqu'à Wakulla Springs pour une reconnaissance des lieux. Le jeune acteur fut invité à nager pour des rushs de test. La semaine suivante, Arnold l'appelait pour lui proposer le rôle. 

Les scènes sous-marines pilotées par James C. Havens, posaient des défis inédits : filmer dans les eaux cristallines de Silver Springs, en Floride, fut une étape capitale, non seulement pour le spectacle visuel, mais pour traduire le territoire de la créature et son lien avec le monde naturel. Ricou Browning, plongeur et nageur professionnel, se devait de retenir sa respiration près de 4 minutes pour ses scènes sous-marines. Pour le réalisateur, l'air devait transiter par les branchies du monstre, et aucune bulle ne devait donc être visible sortant de sa bouche ou de ses narines. De l'air était néanmoins envoyé dans la combinaison par un tuyau en caoutchouc, permettant à Browning de nager librement sans être totalement asphyxié. Ce souci de réalisme eut cependant une contrepartie : dans les films suivants, ce détail fut ignoré et des bulles d'air apparaissent visiblement au sommet de la tête de la créature. 

Le costume de l'homme-poisson : un chef-d'œuvre volé

 

La conception du monstre (le Gill-Man aux USA) est l'une des histoires les plus troublantes de Hollywood. La créatrice du monstre final était Milicent Patrick, une dessinatrice et actrice pour Universal, mais son rôle fut délibérément minimisé par le chef maquilleur Bud Westmore, qui fut pendant un demi-siècle le crédit unique de la conception de la créature. La vérité est aujourd'hui bien rétablie : après le décès de Bud Westmore, Millicent Patrick déclara ouvertement avoir créé le design. Chris Mueller, le sculpteur du costume, et Ben Chapman, l'un des deux acteurs ayant porté le costume, confirmèrent publiquement que Millicent était bien la créatrice du monstre. Une vidéo en bas de page, signée Romain Houles vous permettra de découvrir toute l'énigme autour de la création du Gill-Man ! 

Millicent Patrick et Illustration de Johannes Zahn (1696)

Le costume final était une combinaison intégrale faite principalement de caoutchouc moulé, avec une peau écailleuse, des nageoires dorsales proéminentes, de grandes mains et pieds palmés, et des branchies fonctionnelles sur le cou. La combinaison était elle-même amphibie, fabriquée en éponge de caoutchouc moulée hermétiquement. 

L'apparence de la créature s'inspirait de l'Evêque de mer, un monstre marin apparu dans plusieurs textes à la Renaissance, décrit comme portant des habits d'évêque ou dont l'apparence rappelait celle de ce dignitaire.

À la fin du tournage des films dédiés à la créature, les costumes furent jetés à la poubelle par la production Universal mais furent récupérés par un concierge pour en faire un déguisement d'Halloween pour son fils. Ils furent ensuite rachetés par Forrest J. Ackerman, que l'on surnommait Mr Science Fiction, célèbre écrivain de la revue dédiée aux monstres du cinéma Famous Monsters of Filmland et créateur de Vampirella.

Deux acteurs pour un seul monstre

 

Le premier acteur approché pour jouer la créature fut Glenn Strange (connu pour Abbott et Costello rencontrent Frankenstein), mais il n'était pas intéressé. Deux comédiens très différents se retrouvèrent finalement dans la peau de la créature : Ben Chapman, mesurant 1 mètre 97, portait une version plus sombre du costume pour les scènes tournées à terre ou à bord du bateau. Pour les longues séquences sous-marines, Ricou Browning, nageur et plongeur accompli, portait une version plus légère et maniable du costume. Leurs morphologies étant si différentes que deux combinaisons entièrement distinctes furent construites, y compris des masques différents, moulés directement sur les visages des acteurs. Le tournage fut particulièrement éprouvant pour Ben Chapman, qui dut supporter la combinaison plus de quatorze heures par jour sur le plateau de tournage d'Universal. Pour rester à peu près au frais, il ne pouvait que s'immerger dans le lac du studio. 

Accidents de tournage

 

Dans une scène, la créature (Chapman dans le costume) affronte Zee (joué par Bernie Gozier) sur le rivage, où ce dernier lui assène un coup de machette que la créature arrête de la main. Cette scène dangereuse fut répétée de nombreuses fois : lors d'une prise Gozier rata son geste et frappa accidentellement la tête de Chapman avec la machette. Seul l'épais rembourrage en caoutchouc de la combinaison, conjugué à la lame peu tranchante, évita une blessure grave. 

Dans une autre séquence célèbre où la créature porte le personnage de Kay Lawrence dans la grotte, en raison de la visibilité très limitée à l'intérieur de son masque, Ben Chapman cogna accidentellement la tête de Julie Adams contre la paroi, la faisant saigner. Des photos furent prises de cette mésaventure.

L'Étrange Créature du lac noir à la télévision française

 

L'étrange Créature du Lac Noir tient une place particulière dans la mémoire télévisuelle française. Il faut d'abord parler du cadre dans lequel il fut diffusé : La Dernière Séance est une émission de télévision française essentiellement consacrée aux classiques du cinéma américain, présentée par le chanteur et acteur Eddy Mitchell. tirant son nom de la chanson éponyme du chanteur. La première diffusion a lieu le 19 janvier 1982 sur FR3. L'émission était coproduite et réalisée par Gérard Jourd'hui, Patrick Brion en assurant la partie éditoriale. Chaque émission présentait un dessin animé, puis un premier film doublé en français, introduit depuis le guichet d'un cinéma par Eddy Mitchell (voir la vidéo de présentation un peu plus bas), des actualités cinématographiques d'époque, un second dessin animé, des réclames, puis un film en version originale sous-titrée, et enfin les bandes annonces des prochaines émissions. Un régal pour tout cinéphile !

Le Numéro Spécial Télé 7 Jours Octobre 1982

Le 19 octobre 1982 : une soirée événement

 

Pour beaucoup de jeunes gens, La Dernière Séance reste avant tout l'émission qui diffusa en 3D, le 19 octobre 1982, le film fantastique L'Étrange Créature du lac noir de Jack Arnold. Ce numéro créa l'événement et reste encore ancré dans l'esprit de la génération qui l'a vécu. 

Le passage du film à la télévision eut lieu simultanément en France (FR3) et en Belgique (RTBF), dans le cadre d'une émission spéciale baptisée "séance en relief". Pour cela, les téléspectateurs pouvaient se procurer des lunettes équipées de filtres bleu et rouge, restituant l'effet tridimensionnel stéréoscopique par procédé anaglyphique, en achetant le magazine de télévision Télé 7 Jours, partenaire de l'opération. La frénésie fut immédiate : les Français se ruèrent chez leurs marchands de journaux pour les acheter, devenant une opération commerciale très lucrative : de nombreuses familles achetaient autant d'exemplaires qu'il y avait d'enfants à la maison !

Une expérience mitigée, mais un souvenir impérissable

 

L'effet 3D à domicile ne tint pas toutes ses promesses, selon Patrick Brion lui-même, interviewé en 2024 : "Le relief à la télé, ça ne marche pas très bien. Quand ils ont entendu l'idée, les gens ont cru que le monstre allait sortir de l'écran et leur tirer les cheveux, mais ce n'était pas ça du tout." Quant à la campagne de distribution des lunettes, Patrick Brion précise : "Ce sont Eddy Mitchell et Gérard Jourd'hui qui s'en sont occupés. Mais en réalité, tout le monde pouvait le faire chez soi. Il suffisait d'avoir un bout transparent vert et un autre rouge.

En 1954, la 3D était pourtant une innovation pionnière. Jack Arnold utilise pour ce film un tout nouveau système en relief stéréoscopique 3D, le Vectograph, développé par Polaroïd, qui a la particularité de ne nécessiter qu'un unique projecteur, là où il en fallait auparavant deux, parfaitement synchronisés. Grâce à cette technique facilitant grandement son exploitation, le film fut l'un des seuls succès du cinéma en relief pendant les quelques années où il tenta de s'imposer, même si au moment de la sortie du film, la mode de la 3D était déjà sur son déclin, les producteurs s'orientant plutôt vers le Cinémascope. 

L'affiche d'unedouble séance en 3D avec Le Météore de la nuit en deuxième film

Dans son autobiographie, Eddy Mitchell raconte non sans ironie l'effervescence qui s'empara de la France et de la Belgique pendant plusieurs semaines pour trouver les fameuses lunettes. 

Dans son Dictionnaire du cinéma, Jacques Lourcelles résume sobrement l'expérience : "Insuffisamment expliquée, mais parfaitement réussie sur le plan technique, elle déçut le public et n'a pas été renouvelée depuis lors."

À l'issue de la diffusion, les réactions restèrent très mitigées : la paire de lunettes aurait même "abîmé" les yeux de plus d'un téléspectateur, selon certains témoignages. Ce moment télévisuel fut d'autant plus vécu comme un événement que la France n'avait jamais vraiment développé le relief en salles, contrairement aux États-Unis où la génération des fifties avait pu suivre les balbutiements de cette technologie que l'on imaginait alors comme l'avenir du cinéma.

L'héritage du film

 

La partition musicale fut composée en puzzle par Henry Mancini, Herman Stein et Hans J. Salter. Mancini composa la musique plus légère et romantique. Stein prit en charge le générique d'ouverture et de fin, ainsi que les séquences sous-marines. Salter, quant à lui, s'occupa des passages d'horreur.

C'est Stein qui composa  le leitmotiv strident à trois cuivres qui annonçait l'apparition de la créature au spectateur en même temps que les images, contribuant ainsi à l'atmosphère angoissante du film. Pour autant, les trois compositeurs ne furent pas crédités au générique ! Une écoute attentive révèle même une parenté directe avec le célèbre thème de John Williams pour Les Dents de la mer (1975).

Lors de sa première le 12 février 1954, le film devint l'un des films en 3D les plus rentables et l'une des plus grandes productions d'horreur des années 1950. Il engendra deux suites : La Revanche de la créature (1955) de Jack Arnold et La Créature est parmi nous (1956) signée cette fois-ci par John Sherwood.

Le film a influencé durablement le cinéma fantastique, en particulier La Forme de l'eau (2017) de Guillermo del Toro, hommage direct à la créature. Une version restaurée en 3D a par ailleurs été rediffusée en salles en novembre 2012.

BANDE-ANNONCES

© Archives INA / La présentation du film par Eddy Mitchell dans La dernière séance du 19 octobre 1982.

L'énigme de GillMan, la création du monstre par Damien Houles.

PHOTOS

© Universal Pictures / AMPAS / John Kobal Foundation / Silver Screen Collection / Bettmann/Bettmann Archive / GettyImages / Tous droits réservés.

AFFICHES

© Universal Pictures / Johnny Dombrowski -  2020 - © Mondo


GENERIQUE

L'Étrange Créature du lac noir (Creature from the Black Lagoon), 1954, Jack Arnold, Etats-Unis.

Son : MonoFormat d'image :  Négatif 35mm. Formats : 1.37 (version cinéma 2D), 1.75 (Pola-Lite 3D), 1.85 (version cinéma 3D et édition Blu-ray), 2.00 (version cinéma 3D alternative). Version remasterisée en 2022.

Réalisateur : Jack ArnoldDurée : 1h19.

Productions : Universal International Pictures.

Distribution France : Société Anonyme Universal-Film / France Régions 3 (FR3) Version 3D-1982)

Producteur : William Alland.

Scénario : Harry Essex, Arthur A. Ross d'après une histoire de Maurice Zimm et une idée de William Alland.

Directeur de la photographie : William E. Snyder.

Direction artistiqueHilyard M. Brown, Bernard Herzbrun.

Chef décorateur : 

Décorateur plateau : Russell A. Gausman, Ray Jeffers.

Effets visuels : Evan Baldwin, 

Montage : Ted J. Kent.

Casting : N.C

Musique : Henry Mancini, Hans J. Salter, Herman Stein (non-crédités).

Costumes : Millicent Patrick (créatrice de la créature).

Maquillage : Joan St. Oegger, Bud Westmore.

Interprètes : Richard Carlson (Dr. David Reed), Julie Adams (Kay Lawrence), Richard Denning (Dr. Mark Williams), Antonio Moreno (Dr. Carl Maia), Nestor Paiva (Capitaine Lucas), Whit Bissell (Dr. Edwin Thompson), Bernie Gozier (Zee), Henry A. Escalante (Chico)...

Date de sortie française : 13 avril 1955.

Date de sortie US 5 mars 1954.

Recettes estimées : 1,3 million $.



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